Elle est psychologue, et elle a vécu la dermatillomanie en silence pendant des années. Son texte se lit presque comme un poème. Les excuses pour ne pas aller à la piscine, le « t’as quoi sur le front ? », le correcteur qu’on ne retrouve plus… Je pense que vous allez vous y reconnaître.
En bref
- Témoignage reçu par Camille et publié sur Instagram @peau.ssible en décembre 2020
- Elle est psychologue
- Un trouble longtemps vécu sans nom (« mon petit TOC »)
- Ce qui pèse : la honte, l’isolement, l’évitement (piscine, plage, dormir ailleurs)
- Ce qui aide : comprendre à quoi sert la derma, aller vers les autres
« Je m’appelle J., je suis psychologue. La dermatillomanie était mon ennemie. Elle est devenue mon amie ! »
Derti-quoi ?
Un trouble sans nom
Aurais-je vécu ce qu’on appelle la dermatillomanie autrement si j’avais pu lui donner un nom ? Peau-ssible, mais possiblement pas.
Quand je découvre ce compte il y a peu de temps, je réalise à nouveau à quel point ce trouble était si profondément caché que je n’aurais pas été capable de lui donner un nom, un semblable, une compréhension.
Car ce qui était pour moi mon « petit TOC » ne recouvre pas une souffrance partagée ou généralisée, mais bien la particularité d’une histoire et ses profondes traces silencieuses, celles-là mêmes qui n’arrivent plus à se dissimuler et viennent se rendre visibles.
Il n’y a pas LA dermatillomanie, mais ta dermatillomanie et la mienne, ta peau et la mienne, ton passé et mon passé, ta douleur et ma douleur.
Le regard qui nous détruit
Aurais-je laissé une place à l’autre, à un partage ? Je n’en suis pas certaine.
Car ce qui est vicieux dans ce comportement, c’est surtout qu’il rend le regard de l’autre capable de nous détruire, alors que c’est notre propre regard qui nous touche, qui nous triture, qui nous fait mal.
Toutes ces années, je me suis demandé ce qui était le plus dur : la solitude induite par ce comportement destructeur qui nous pousse à nous isoler, ou la projection que l’autre nous aimerait moins s’il nous voyait tel quel ?
Bien plus qu’un souci de boutons
Si je n’ai jamais cherché à comprendre autrement qu’en moi-même les causes et les sources de cette obsession, c’est parce qu’elle n’est pour moi pas un trouble isolé, justement.
Si la dermatillomanie est une manifestation physique d’un trouble du comportement, celui-ci n’est jamais dissociable d’une douleur psychique bien plus dévastatrice.
Anxiété, ultra-perfectionnisme, rigidité, hypercontrôle, manque d’estime et de confiance en soi, angoisses d’abandon… La liste est malheureusement bien plus complexe qu’un simple souci de « se percer les boutons ».
Les phrases qu’on entend
« Mais arrête ! »
« Mais arrête ! » « Mais pourquoi tu fais ça ? »
« Mais arrête de te regarder dans le miroir ! »
Des injonctions vaines, basées sur la volonté et la conscience, alors que notre inconscient nous parle tellement plus fort. Bataille perdue d’avance.
Tenir coûte que coûte
« Je vais tenir, je sens que ça ne va pas, mais je ne vais pas craquer, car sinon je vais me retrouver défigurée et je serai mal après. »
Combien de fois j’ai senti la tension monter, j’ai réussi à lui donner un sens, j’ai tenté de la comprendre et de la maîtriser. Bombe à retardement.
Les excuses
« Putain, mais il est où mon correcteur ? »
« Ah non merci, c’est gentil, mais je préfère rentrer à la maison. »
« Non, je n’ai pas envie de me baigner. »
Aller à la piscine ou à la plage, partir en vacances avec des amis, dormir chez quelqu’un, faire du sport, aller à un festival… Des interdits choisis, subis.
Les questions
« T’as quoi sur le front ? »
« C’est quoi, ces croûtes ? »
Des questions banales qui font mal. Des mots augmentant nos maux.
Comment en sortir ?
Comment sortir ? Sortir de cette obsession, sortir de chez nous, sortir de cette culpabilité, sortir de notre histoire engluée ?
Est-ce que finalement on n’essaierait pas plutôt d’y entrer ? Entrer dans la relation avec les autres, entrer dans ce que notre douleur nous dit, entrer dans la parole et les mots.
Ennemie, puis amie
Je m’appelle J., je suis psychologue, et la dermatillomanie n’est plus mon ennemie.
Chacun son chemin
Il n’y a pas de solution miracle, ni de parcours linéaire et déjà tracé pour guérir, ni d’efficacité validée de traitements et prises en charge spécifiques.
Il y a d’abord une obsession, une souffrance, parfois une destruction ; et puis aussi une volonté, des ressources, une force à trouver, en soi mais aussi en l’autre.
Cette force n’est pas toujours constante, mais il faut la faire grandir, la nourrir, afin qu’elle ne donne plus autant de poids aux symptômes, afin qu’on puisse au final distinguer une manière de toucher sa peau saine d’une manière pathologique.
Une pote jumelle trop collante
Soigner sa dermatillomanie, c’est prendre son chemin personnel, particulier et original pour comprendre à quoi elle sert. C’est identifier pourquoi elle est à la fois notre meilleure amie et notre pire ennemie. Comme une pote jumelle trop collante qu’on n’arrive pas à virer autant qu’on en a besoin, et on l’adore.
On l’adore, car elle permet de lui refourguer tout ce qu’on n’aime pas et de lui faire porter la culpabilité de notre mal-être. C’est à cause de la derma que je suis mal, c’est ce qui m’empêche de faire, c’est ce qui me rend faible. On lui fait porter un chapeau qui est pourtant bien trop petit pour tout ce qu’il contient.
Car ce comportement qui nous détruit cache souvent tellement de douleurs que la derma est presque apparue pour nous sauver. Nous sauver du risque d’aller fouiller dans notre passé, dans la souffrance psychique, dans nos angoisses, dans nos manques…
Un chemin chaotique, mais qui en vaut la peine
Qu’on soit au début du chemin, au milieu ou à la fin, c’est long et ça fait mal. Petit à petit, même si on arrive à se faire moins de mal, on découvre aussi toutes les difficultés qu’on a enfouies.
On prend conscience, on lutte, parfois on laisse tomber et on fait une crise, car on n’a plus la force. Le parcours est chaotique, mais il en vaut la peine.
Je m’appelle J., je suis psychologue, et la dermatillomanie est devenue mon amie.
Grâce à elle, j’ai appris la connaissance de soi, le pouvoir de vivre avec la peur, la recherche d’un équilibre, l’analyse des facteurs de risque, la capacité à vivre avec l’autre tout en lui laissant son regard et en conservant le mien…
Ce que je retiens
Son image de la derma comme « une pote jumelle trop collante » m’a fait sourire, parce que c’est tellement ça. Moi aussi, j’ai fini par comprendre qu’elle me protégeait de quelque chose. Il n’y a pas de chemin tout tracé, comme elle dit. Il y a le vôtre.
♥️ Témoignage à retrouver sur Instagram @peau.ssible
🎧 Les notes vocales Peaussible
Et si vous aviez un soutien 24/7 pour limiter les crises ?
J’ai enregistré 24 messages vocaux pour vous guider dans tous les moments à risque, qu’on connaît bien avec la dermatillomanie. Vous les écoutez quand vous en avez besoin, de jour comme de nuit, et je vous accompagne pour les traverser.



